Mon essence est placée « au-dessus de moi »
« Mais comment nous retrouver nous-mêmes ? Comment l’homme peut-il se connaître ? […] Que la jeune âme se retourne vers sa vie intérieure et se demande : “Qu’as-tu vraiment aimé jusqu’à ce jour, quelles choses t’ont attirée, par quoi t’es-tu sentie dominée et tout à la fois comblée ?
Fais repasser sous tes yeux la série entière de ces objets vénérés et peut-être te livreront-ils par leur nature et leur succession, une loi, la loi fondamentale de ton vrai moi.
Compare ces objets, vois comme ils se complètent, s’élargissent, se surpassent, se transfigurent mutuellement, comme ils forment une échelle graduée sur laquelle jusqu’à présent tu as grimpé jusqu’à ton moi.
Car ton essence vraie n’est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi ou du moins de ce que tu prends communément pour ton moi .
Tes vrais éducateurs, ceux qui te formeront, te trahiront ce qui est vraiment le sens originel et la substance fondamentale de ton essence, ce qui résiste absolument à toute éducation et à toute formation, quelque chose en tout cas d’accès difficile, comme un faisceau lié et rigide : tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs”. »
Friedrich Nietzsche – Considérations inactuelles, OPC II, 2
Commentaire de Nicolas Quérini :
« Nietzsche ne nie en réalité pas absolument le besoin d’une recherche de soi. A un certain moment, l’âme doit bien s’interroger sur ce qu’elle est. (…) La dimension de la connaissance n’est pas absente du processus. Mais ce texte nous invite à penser cette connaissance autrement et il nous intéresse particulièrement en ce qu’il fait du soi davantage quelque chose que l’on projette devant soi, comme un horizon, plutôt que quelque chose d’intérieur, que l’on serait de toute éternité : ≪ Car ton essence (Wesen) vraie n’est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi ou du moins de ce que tu prends communément pour ton moi. ≫ Ainsi se dégage-t-il alors de ce texte (…) la possibilité d’une compréhension de soi comme interprétation, comme modélisation d’un soi, modèle que l’on tendrait devant soi pour être ensuite capable de devenir soi. (…)
Devenir soi, c’est ainsi faire fructifier et développer ce noyau qui fait notre originalité, en projetant devant soi une figure idéale de soi. Il faut ainsi avoir d’abord manifesté dans ses actes et sa vie ce que l’on est, ce noyau d’originalité qui fait particulièrement signe vers notre « qui », pour ensuite mieux le saisir et en projeter devant soi une vision idéale, affirmatrice de soi, qui doit nous permettre de nous dépasser et enfin de devenir soi au sens fort.
Cela ne signifie pas pour autant que le moi soit résorbable absolument dans les qualités qui nous définissent à un moment donné et que l’individu puisse ainsi se reposer le restant de ces jours. Devenir soi est une tension permanente vers une figure idéale de soi, vers ce que Nietzsche nomme notre essence (Wesen) véritable et qui constituait chez Pindare notre vraie nature. Notre vrai soi n’est donc toutefois pas notre soi actuel, mais celui que l’on porte en soi (de sorte que nous en sentons comme la promesse) et qui est au-delà de soi. »
Nicolas Quérini – « De la connaissance de soi au devenir soi : Platon-Nietzsche », thèse de doctorat téléchargeable ici
Friedrich Nietzsche (1844-1900)
Philosophe, critique culturel, compositeur, poète, écrivain et philologue allemand
Nicolas Quérini (1983- )
Professeur agrégé et Docteur en philosophie