Assumer sa singularité, c'est construire sa vie comme une oeuvre d'art
Extraits de l’interview de Alexandre Jollien, réalisé par Sylvain ALLEMAND, et publié le 10 janvier 2004 pour Libération
Alexandre Jollien, philosophe, considère qu’il ne faut pas fuir le handicap, mais au contraire construire à partir de lui une singularité, plutôt que de revendiquer un droit à la différence.
Vous avez été victime à votre naissance d’un accident rare. Pouvez-vous en rappeler la nature ?
« Mon cordon ombilical s’était enroulé autour du cou, ce qui a entraîné une infirmité motrice cérébrale, l’athétose. Elle se manifeste concrètement par une difficulté à contrôler et coordonner les mouvements. »
Vous avez dû aller en institution spécialisée, où votre carrière était toute tracée…
« A 3 ans, ma situation physique exigeait en effet de lourds traitements physio et ergothérapeutiques… On m’a donc fait la «grâce» de me mettre dans une institution spécialisée. Mes parents n’avaient pas le choix. Il fallait agir au plus vite. J’ai ainsi vécu de 3 ans à 20 ans en suivant une scolarité qui accordait la priorité aux progrès physiques. Il fallait à tout prix devenir autonome et, partant, progresser physiquement. Sur le plan professionnel, ma carrière était effectivement toute tracée : on me destinait à un poste dans une fabrique de boîtes à cigares. Nul doute que j’y aurais fait un tabac… »
Comment y avez-vous échappé ?
« J’ai par chance été entouré de compagnons handicapés comme moi, qui m’ont montré l’urgence de trouver un art de vivre, en donnant du sens non pas tant à la vie, comme on dit, qu’à la souffrance elle-même. C’est en effet à elle qu’on doit donner du sens pour qu’elle n’ait pas le dessus. C’est ce qu’on en fait qui peut être bon ou mauvais, et c’est cela que le contact avec des personnes vivant en marge de la société m’a enseigné. (…) »
Assumer sa singularité, est-ce le principe de l’art de vivre que vous évoquez à l’instant ?
« Oui. Et cela consiste à appréhender la vie comme une oeuvre d’art à construire. La joie, nous dit le philosophe Bergson, accompagne toujours la création. D’où chez moi cette nécessité de créer non seulement un état d’esprit mais encore un art de vivre pour assumer la totalité de l’existence. Paradoxalement, cette joie, je l’ai trouvée chez d’autres personnes vivant en marge de la société. (…) »
Pour parvenir à la maîtrise de cet art, il faut à vous entendre être passé par des expériences extrêmes, comme un handicap, l’exclusion sociale ou l’enfermement en milieu carcéral…
« Vous oubliez la mort qui se dresse dans l’horizon de chacun de nous… Les Grecs se livraient à un exercice de préparation de cette épreuve ultime. Ça paraît morbide et, pourtant, ça inclinait à la joie. Savoir qu’on est mortel rend sensible à l’unicité de chaque instant de la vie. Il ne faut pas attendre d’aller mal et d’être pressé par les circonstances pour essayer de donner sens à la souffrance et au temps. »
En disant cela, ne vous référez-vous pas à une vieille sagesse, celle des stoïciens ?
« (…) Le stoïcisme pose que tout ce qui ne dépend pas de moi doit me laisser indifférent. En ce sens, mes propos relèvent bien du stoïcisme mais d’un stoïcisme que je qualifierais d’«impatient» : on refuse d’attendre, de banaliser la souffrance, a fortiori lorsqu’il s’agit de la souffrance d’autrui. Il n’y a rien de pire que de baisser les bras. Le stoïcisme impatient que je propose consiste à tout mettre en oeuvre pour éradiquer la souffrance et assumer sa faiblesse. Ce n’est pas contradictoire : ce sont les deux mouvements d’un même acte. Pour reprendre l’allégorie du handicap : il s’agit non pas tant de l’accepter (ce qui serait de la résignation) que de l’assumer dès lors qu’on ne peut pas le faire totalement disparaître. »
Assumer sa faiblesse, est-ce une façon d’assumer sa différence ?
« Je préfère parler de singularité, ce qui est autre chose que la différence. Politiquement, je sais bien que la différence est une valeur qui monte et qui peut rapporter électoralement. Il est même de bon ton de revendiquer un «droit à la différence». Pourtant, la différence est toujours sur un terrain réactif : je suis différent par rapport à un autre. La singularité, elle, n’appelle pas la comparaison. Alors que la différence est subie, la singularité est assumée. Elle n’est pas monolithique, elle est composite, infiniment complexe. On est singulier autant par ce qui nous différencie des autres que par ce qu’on reçoit des autres. Ce n’est pas une originalité qui part du néant ; elle se construit avec les autres.
En assumant ma singularité, j’affirme mon consentement à trouver ma place dans la société. Cela peut paraître orgueilleux de dire cela. C’est pourtant tout le contraire. Ma singularité n’est pas quelque chose qui m’est propre et que je dois conserver ; c’est quelque chose dont je peux faire profiter les autres. (…)
Une phrase comme celle de Socrate ¬ «connais-toi toi-même» ¬ une phrase ô combien répétée et galvaudée, a eu un grand impact sur moi ; elle m’a encouragé à approfondir un art de vivre pour oser, comme j’aime à dire, une singularité.
Le handicap a été pour moi la porte d’entrée vers la philosophie. Il ne s’agissait pas de fuir le handicap mais de construire à partir de lui une singularité. Le handicap est seulement l’allégorie de la faiblesse humaine qui, chez moi, est éclatante mais qui chez d’autres peut être plus discrète. Il m’a obligé à entrer en philosophie pour trouver des remèdes. Mais ce besoin s’est depuis peu à peu distancié de sa cause. La réflexion philosophique a permis de passer le pas. L’expérience du handicap n’est plus la motivation première. (…) »
Alexandre Jollien
Alexandre Jollien (1975-)
Philosophe et écrivain suisse
À cause d’un étranglement par cordon ombilical, il naît infirme moteur cérébral. De trois à vingt ans, il vit à Sierre dans une institution spécialisée pour personnes handicapées.
Il entre au Lycée-collège de la Planta à Sion en 1997 qui lui ouvre les portes de l’Université de Fribourg, où il obtient une licence en lettres au printemps 2004, puis une maîtrise en philosophie. Il étudie également le grec ancien au Trinity College de Dublin de 2001 à 2002.